Lauréat 2011


Près de 3000 élèves participant à l’édition 2011 du Grand Prix Lycéen des Compositeurs ont élu Thierry Machuel. Il avait pour œuvre en compétition Paroles contre l’oubli (un CD Æon), pièce pour chœur a cappella composée sur des textes de détenus de la prison centrale de Clairvaux. Le Prix lui a été remis le jeudi 17 mars 2011 au Théâtre du Châtelet à Paris par Christophe Girard, Adjoint au Maire de Paris chargé de la culture. Portrait d’un compositeur qui vise dans sa musique à transmettre la parole la plus contemporaine, dans toutes les langues.


Thierry Machuel est un compositeur, pianiste et enseignant qui a une passion : la musique chorale. C’est un goût qui lui est venu très tôt pour avoir chanté pendant toute son enfance dans la chorale de son père, se familiarisant ainsi avec un répertoire allant du chant grégorien aux auteurs d’aujourd’hui. Après ses études au Conservatoire de Paris, il oriente tout naturellement son travail de compositeur vers l’art vocal. Dix années de recherche et de partitions détruites. Puis il découvre la poésie de Paul Celan. L’œuvre de Celan est profondément marquée par la mort de ses parents dans les camps nazis et par son propre séjour en camp de travail. Thierry Machuel se rend compte à son contact que le texte est primordial dans son travail compositionnel, qu’il a besoin de textes ayant valeur de témoignage sur des événements réels. Il s’est donc appliqué à mettre en musique de nombreux poèmes d’écrivains-témoins (Langston Hughes, Ossip Mandelstam, José Angel Valente, Inger Christensen, Eugène Guillevic…).

C’est dans cette perspective que s’inscrit le travail de Machuel sur les écrits de prisonnier dans Paroles contre l’oubli et dans plusieurs œuvres encore en projet. Il anime depuis quelques années avec Anne-Marie Sallé des ateliers d’écriture à la prison centrale de Clairvaux (Aube). Les textes, écrits par les détenus, pour la plupart condamnés à de lourdes peines, sont ensuite mis en musique par le compositeur qui explique : « la voix des détenus n’est jamais entendue. On ne veut pas ou on ne peut pas l’écouter. Sa mise en musique permet à l’œuvre de porter leur voix hors des murs de la prison. » En effet, pour Thierry Machuel, l’art n’est pas seulement un havre de paix et de beauté. Il a pour fonction  d’accompagner toute humanité. Les prisons, aux extrêmes de notre société, en révèlent la vraie nature. « Il n’y a plus de condamnés à mort, maintenant : il y a des condamnés à vie. » 

Thierry Machuel avec un détenu de la Centrale de Clairvaux

Sur le plan musical, le travail de Thierry Machuel se caractérise par une attention extrême portée aux mots. Il part d’enregistrements du texte lu — éventuellement par son auteur — pour mettre en musique les inflexions, les accents et les rythmes de la voix parlée. Conserver l’intelligibilité du texte chanté est primordiale : il s’interdit donc les procédés techniques complexes, utilise le contrepoint avec parcimonie. Cette relative austérité d’écriture a néanmoins le souci de guider le public en douceur vers ce qu’il ne connaît pas. Accentus, Mikrokosmos, ou encore Les Cris de Paris, ont été parmi les premiers chœurs à défendre sa musique, aujourd’hui interprétée dans de nombreux pays. Le compositeur est convaincu, en effet, que la musique contemporaine peut être appréciée bien au-delà de son territoire actuel. Son travail régulier avec des chœurs amateurs va dans ce sens : « la musique contemporaine en France a, depuis 50 ans, négligé les chorales amateurs alors que c'est un extraordinaire réseau de diffusion et donc un vecteur idéal pour les sonorités nouvelles ».

Pourtant, le travail avec des amateurs pose des problèmes aux compositeurs contemporains. « Pour beaucoup de choristes amateurs, chanter du Bach, oui ! Mais tout ce travail, tout ce temps consacré juste pour du contemporain, la barbe ! Il faut donc expliquer, discuter, répondre aux questions. Et y répondre d’abord par la musique, le plus simplement possible ; et la simplicité, c'est ça qui est difficile ! ». Le détour par le texte est le secret de Thierry Machuel « La musique est un langage crypté. Le texte, les mots, en revanche, sont communs à tout le monde. Par le biais d’un texte saisissant, on peut amener les gens à accepter une musique qu’ils auraient sans cela repoussée, jugée trop aride. » Et, bien qu’il travaille avec toutes sortes de publics, adultes, lycéens, collégiens, scolaires ou maîtrisiens, Thierry Machuel ne veut pas pour autant composer une musique « biensonnante et trébuchante ». De fait, il se retrouve parfois dans une position médiane assez étrange : trop moderne pour le grand public, pas assez moderne pour les spécialistes. « À force d’être ainsi entre les deux, j’espère être un trait d’union plutôt qu’un intrus ! ».

Thierry Machuel prépare actuellement, pour sa dernière année de résidence à Clairvaux, deux opéras. L'un, intitulé Les Parloirs, sur des textes de détenus. L'autre, pour la Piccola Compagnie, intitulé Les Lessiveuses, qui sera tiré d’un documentaire du même titre de la réalisatrice Yamina Zoutat, présentant la vie de mères de détenus qui font les lessives de leurs fils condamnés à des peines longues. Ce projet a obtenu la bourse de la Fondation Beaumarchais, ainsi qu’une commande de l’État. La création en est prévue pour la saison 2012-2013.

Yannick Alirol